En août 1901, deux éminentes universitaires britanniques se promenèrent dans les jardins de Versailles. Elles n’y cherchaient ni l’histoire, ni la botanique, mais simplement le Petit Trianon. Ce qu’elles y trouvèrent, ou crurent y trouver, déclencha l’un des plus fascinants et des plus controversés mystères de l’histoire paranormale française. Bien que l’événement se soit déroulé en 1901, ce n’est qu’en 1912 que l’affaire éclata au grand jour, sous le titre retentissant d’An Adventure (Une Aventure).
Les protagonistes de cette incroyable épopée n’étaient pas des esprits fragiles. Anne Moberly était la principale du collège féminin St Hugh’s à Oxford, et Eleanor Jourdain en était la vice-principale. Ensemble, elles décidèrent de visiter le domaine de Marie-Antoinette. Ce 10 août, alors qu’elles se perdirent en cherchant le hameau de la Reine, l’atmosphère sembla soudainement changer. Une chaleur étouffante laissa place à une fraîcheur inhabituelle. Les deux femmes ressentirent une inexplicable mélancolie, comme si le lieu était chargé d’une tristesse palpable.
C’est alors que commencèrent les apparitions. Elles croisèrent d’abord des personnages aux allures étranges : des paysans en vêtements d’autrefois et un homme à la figure ravagée, coiffé d’un large chapeau, qu’elles prirent pour un domestique. À un moment, Eleanor Jourdain nota sur un petit carnet, mais son stylo refusa d’écrire, comme si l’encre avait figé dans le temps.
Elles arrivèrent finalement devant un petit pavillon, le pavillon de la Musique, où une femme assise dessinait. Anne Moberly décrivit une « dame avec un chapeau de paille à la bergère », vêtue d’une robe d’été claire, qui leur tourna le dos. Elles ne virent pas son visage, mais elles sentirent sa présence avec une intensité troublante. Peu après, un jeune garçon en uniforme vint les interpeller et leur indiqua la sortie du domaine. Instantanément, l’atmosphère redevint normale.
De retour en Angleterre, les deux femmes ne parlèrent pas immédiatement de cette journée étrange. Ce n’est que trois ans plus tard, lors d’une conversation, qu’elles osèrent comparer leurs souvenirs. Stupéfaction : leurs récits concordaient parfaitement. Intriguées, elles retournèrent à Versailles à plusieurs reprises pour chercher le petit pavillon, mais en vain. Le bâtiment avait disparu.
Elles menèrent alors une longue enquête historique, fouillant les archives de Versailles. Elles découvrirent avec émotion que le pavillon de la Musique existait bel et bien au XVIIIe siècle, mais qu’il avait été démoli peu après la Révolution. Leurs descriptions des costumes correspondaient exactement à ceux portés sous l’Ancien Régime. Surtout, elles firent un rapprochement saisissant : la femme au chapeau de paille ne pouvait être que Marie-Antoinette elle-même, et la date du 10 août correspondait symboliquement, dans le calendrier républicain, à la chute de la monarchie, un jour chargé d’un lourd souvenir pour la souveraine décapitée.
En 1911, elles publièrent leur récit à compte d’auteur, puis l’ouvrage fut diffusé à grande échelle en 1912. Le retentissement fut immédiat. Le public britannique et français se passionna pour ce « glissement dans le temps », que les anglo-saxons baptisèrent bientôt de time slip. L’idée romantique et tragique que l’esprit de Marie-Antoinette hantait les allées de son refuge favori pour revivre ses derniers moments de liberté séduisit énormément.
Cependant, la critique ne tarda pas à réagir. Des scientifiques, des historiens et des psychologues se penchèrent sur l’affaire. Le célèbre psychologue français Émile Boirac évoqua une hallucination collective1, une forme de « folie à deux » induite par la fatigue et la suggestion mutuelle. D’autres chercheurs avancèrent des explications plus rationnelles encore : en 1901, le domaine de Versailles accueillait souvent des groupes de touristes costumés pour des fêtes historiques, un phénomène très en vogue sous la Belle Époque. Le paysage, lui, était en pleine restauration ; certains arbres avaient été abattus, modifiant la perspective et permettant de voir des bâtiments habituellement masqués, ce qui aurait désorienté les deux Anglaises.
Malgré ces tentatives de démystification, Anne Moberly et Eleanor Jourdain maintinrent jusqu’à leur mort la véracité absolue de leur récit. Aucune explication purement matérielle n’a jamais réussi à éteindre totalement la magie de leur aventure.
Aujourd’hui encore, l’affaire du Petit Trianon de 1912 reste le cas le plus célèbre de « voyage dans le temps » fantomatique. Au-delà de la polémique scientifique, elle touche à quelque chose de profondément humain : notre fascination pour les fantômes de l’Histoire et le vertige que l’on ressent à l’idée que le passé n’est peut-être qu’un voile mince, prêt à se déchirer à tout moment dans le silence d’un jardin à la française.